Les demi-heures s’égrenaient au rythme des arrêts dans des gares de plus en plus petites, de moins en moins fréquentées. Dans moins d’une heure je serais arrivée à destination. Je ne savais pas trop quoi faire pour tuer le temps. Mon sac à dos était posé en travers sur le siège à côté de moi. Je me décidais à ranger un peu mon portefeuille, chose que je n’avais pas faite depuis… depuis que je l’avais acheté il y a deux ans en fait.
C’était un fouillis inextricable. Entre les tickets de caisse du supermarché et les photographies se trouvaient ma carte bleue et les autres cartons qui me servaient au quotidien. Ma carte de bibliothèque d’abord, périmée depuis un an car je n’y retournais plus. Elle était faite d’une sorte de papier épais taché par une auréole en force de fond de tasse de thé au jasmin. Le titre indiquait qu’elle était valable pour toutes les bibliothèques de la ville de Lyon. Ma photo tout droit sortie d’un photomaton, n’était pas franchement à mon avantage. Je me rappelais que j’avais fait ces clichés à toute vitesse avant que le temple du livre ne ferme ses portes car je devais absolument lire un livre pour l’école. La photo datait d’il y a quelques années mais très franchement je n’avais pas beaucoup changé depuis.
Je ne me suis jamais qualifiée de jolie, mais mon succès certain auprès des garçons me confirmait que j’étais loin d’être laide. On pourrait dire que j’étais plutôt mignonne. Je n’étais pas très grande, un mètre soixante-huit en me tenant bien droite. Mon poids était considéré par les nutritionnistes d’idéal, cinquante huit kilos tout rond, mais pour moi il n’y avait pas que mon poids de rond, je me trouvais des formes qui n’auraient pas dû être là à mon goût ! un ventre jamais assez plat, des seins assez petits, mais des jambes à faire pâlir d’envie les bimbos et je ne me gênais pas pour les montrer. Mes épaules, relativement menues, portaient un cou long et fin. Mon visage était plutôt allongé, le front haut et large encadré par une cascade de boucles brunes qui descendait jusqu’aux omoplates.
Mon visage ne trahissait pas mes trente ans bien sonnés. Je faisais même beaucoup plus jeune, dans les vingt cinq ans, et j’en usais et abusait pour profiter des tarifs jeunes. Mes yeux, bleus verts, n’étaient pas tout à fait identiques. Le gauche était irrémédiablement plus vert que le droit, et ce « défaut de fabrication » semblait être un charme irrésistible pour de nombreux hommes qui m’en avaient fait compliment. A l’époque de mes années lycées un bel étudiant en fac de lettre de cinq ans plus âgé que moi m’avait même écrit un ronflant poème sur leur effet hypnotique. Je n’ai jamais su si je devais le prendre bien ou mal. Mes yeux donc étaient différents de couleurs et ils étaient encadrés par des cils résolument trop courts, que je m’efforçais en vain de rallongé à l’aide de subterfuges douteux et autres appareils de torture censés les recourber. Mes sourcils n’étaient pas épilés, dans une mode nature qui me seyait à merveille, tant du point de vue esthétique que pratique. Je n’étais pas une fervente adepte de la torture. Ma bouche était plutôt boudeuse, les extrémités retombant mollement vers le bas. Mes lèvres n’étaient pas charnues, mais tout cela était camouflé par un sourire éblouissant dont m’avait doté dame nature. Deux rangées de dent parfaites sans le moindre besoin d’artifices tels que les appareils dentaires et les dentifrices blanchissants. Mon sourire était mon arme de séduction number one et ne quittait jamais mon visage. Enfin, mon menton, un peu fuyant et long terminait l’ensemble. Pas vraiment belle, pas laide du tout ! Tout à fait le genre de femmes que les hommes trouvaient abordables, ni intouchables et surtout pas repoussantes.
Je rangeais ma carte de bibliothèque et m’attardais quelques instants sur ma carte d’identité. Elle était périmée depuis trois ans. J’étais atteinte d’une sorte de flemme inguérissable quand il s’agissait des démarches administratives. C’était encore cette carte jaune qui se pliait en deux. J’allais devoir me résoudre à la changer pour ce petit carton plastifié orné d’une photo en noir et blanc qui ne manquait jamais d’être atrocement mal imprimée.
Ma carte bancaire, mon passeport à jour en cas de voyage surprise (on pouvait toujours espérer) et ma carte de sécurité sociale constituaient le reste de mes papiers. Je pris résolument tous les tickets de caisse et les jetaient dans la petite poubelle en fer à moitié décrochée sous la tablette.
La dernière poche de mon portefeuille était réservée aux quelques photos dont je ne me séparais jamais. La première était le témoin de ma très riche vie sociale. Je posais le jour de mon vingt neuvième anniversaire, entouré de tous mes plus chers amis. Il y avait pas moins de vingt personnes sur cette photo, tous des mais très chers que j’avais rencontrés lors de mes études pour la plupart, et au grès des soirées pour les autres. Je tenais par la taille ma meilleure amie, Melissa, une sculpturale guadeloupéenne noire comme l’ébène et belle comme la nuit. Physiquement elle était mon opposé mais elle était mon âme sœur. Elle savait tout de moi, absolument tout, de ma première fois désastreuse à mes amours secrets avec le beau Quentin.
Derrière cette photo se trouvait un autre cliché, celui là jauni par les années. J’y étais une toute petite fillette à couette posant sur les genoux de ma mamie. Les larme perlèrent sur mes cils. Je sentais un sanglot monter dans ma poitrine. Ma grand-mère était partie pour toujours l’été précédent. Elle était toute la famille qui me restait. J’étais fille unique et mes parents et moi n’étions pas assez proches pour continuer à nous fréquenter une fois que j’ai pu quitter la maison. Cette vieille petite bonne femme était tout pour moi. Les profonds sillons qui creusaient son visage avaient fripé sa peau. On aurait dit le cuir des éléphants. Son chignon épais et haut placé cachaient une somptueuse chevelure que les années n’avaient pas fanée. J’avais hérité de cette merveilleuse femme mon sourire charmeur. Chez elle il avait été sublimé par les années et j’aimais enfouir mon visage tout contre ces lèvres qui m’avaient tant aimées.
Je passais chaque été dans mes collines de Provence à l’accompagner à la cueillette des figues et de la lavande qu’elle plaçait dans son armoire pour parfumer ses vêtements. C’était son seul parfum.