La première chose dont je me rappelle quand j’évoque cette époque lointaine, c’est une course effrénée. Une course à en perdre l’haleine. Mes cheveux relevés en queue de cheval me fouettaient la nuque. Le vent giflait mon visage et je sentais douloureusement que mes poumons allaient exploser. J’aurais aimé m’arrêter de courir, tout laisser tomber.
Mais je ne pouvais pas. Mes jambes semblaient vouloir se dérober sous moi à chaque foulée et je ne sais par quel miracle je tenais encore debout !J’entendais derrière moi les petites roulettes rebondir sur le pavé. Ma valise menaçait de se retourner à tout instant.
La gare n’était plus qu’à un pâté de maison de là mais il fallait un miracle pour que le train ne ferme pas ses portes devant moi. J’entendais au loin les clacksons des taxis hurler après les automobilistes garés en double file.
Cherchant en moi un dernier élan que je ne pensais pas avoir je redoublais de vitesse. Mon pantalon large entravait ma course. J’avais évidemment bien choisit mon jour pour le mettre, et ma chemise noire commençait à s’orner de magnifiques auréoles blanchâtres couleur déodorant. J’étais folle de penser à mon accoutrement alors que j’étais en train de tenter de battre le record du monde des voyageurs qui vont louper leur train.
Je pris le virage à tout allure, j’avais l’impression de pencher comme un motard, et la gare de Perrache apparu devant moi, immense, masquant jusqu’au ciel. Un escalator semblait me tendre amoureusement les bras. Je m’y jetais comme une âme en quête d’amour, ne me laissant pas endormir par la tentation d’attendre qu’il ne me monte à l’étage sans effort ! escaladant chaque marche deux à deux, ma valise semblant s’envoler derrière moi et mon sac à dos glissant sur mes épaules, le sortis mon billet de ma poche en priant que le premier composteur à ma portée fonctionne. Ouf ce fut le cas.
Ce coup de chance inespéré me redonna l’espoir d’arriver à temps sur le quai et je me précipitais telle une fugitive en pleine chasse à l’homme dans le hall de gare. Je m’imaginais les chiens flairant ma piste et les policiers armés me cherchant de leurs jumelles à infra rouge dans la nuit noire et glacée par la pluie. Je me figurait que chaque voyageur en station qui empêchaient ma progression étaient les arbres lugubres et terrifiants qui avaient hantés mon enfance suite à la sortie au cinéma de blanche neige.
Dans mon délire j’entendais craquer les branches mortes sous mes pas. Je devais courir le plus vite possible ou mourir. J’apercevait au loin un gros arbre allongé sur le sol, peut-être un séquoia perdu dans la forêt amazonienne et je savais que je serais abritée dans le trou béant au centre du tronc.
Je franchis les derniers mètres qui me séparaient de l’arbre providentiel d’un seul bond, ou plutôt d’un envol, et les lourdes portes du train se refermèrent derrière moi. J’étais sauvée.
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